Rencontre avec Cyril Pedrosa pour Portugal

Retranscription de la rencontre publique avec Cyril Pedrosa, le mardi 13 septembre, à 18h, à l' l'Hôtel de Ville du Mans.

Interview menée et retranscrite par Agnès Deyzieux

Tout d'abord une grand merci de venir rencontrer le public et de nous faire l'honneur de cette avant-première nationale organisée par la librairie Bulle et Dupuis puisque l'album est disponible aujourd'hui au Mans mais ne sortira que dans trois jours en librairie.

Avant de parler de votre activité éditoriale, je vous propose de revenir un court instant sur votre parcours dans la bande dessinée. Comment êtes-vous devenu auteur de bande dessinée ? Est-ce plutôt par goût du dessin ou plutôt par envie de raconter, développer des récits ? Y a t-il eu des éléments déclencheurs ?

J’ai toujours voulu faire de la bande dessinée depuis que je suis tout petit, vers 5-6 ans. En tout cas, d’aussi loin que je m’en souvienne, j’ai toujours voulu faire cela. A partir de ce désir là, les choses se sont un peu compliquées. Mes parents avaient envie que je fasse des études un peu sérieuses, j’étais un gentil garçon, je n’ai pas voulu les contrarier ! J’ai donc fait des études scientifiques, j’étais parti pour faire un truc comme ingénieur. Et puis, j’ai été tellement déprimé, triste et malheureux en maths sup que même mes parents et mon peu d’instinct de révolte ont réussi à faire renverser la situation et faire en sorte qu’ils acceptent que je parte dans une autre direction. Je suis parti donc dans le dessin. Et là, j’avais tellement intériorisé que ce n’était pas possible de faire de la bande dessinée que je me suis engagé sur des chemins très détournés. D’abord, les Arts Appliqués, puis la publicité qui ne m’a vraiment pas plu. Puis quelqu’un, par hasard, m’a parlé de l’Ecole des Gobelins qui est une école de dessin animé et là, je me suis dit mais oui, dessin animé et bande dessinée, c’est presque pareil, alors je vais faire du dessin animé ! Donc, j’ai fait cette école et j’ai commencé à travailler dans l’animation. Pendant ce temps là, j’ai essayé un peu de faire de la bande dessinée tout seul, dans mon coin. Mais j’étais très paresseux et pas assez sûr de moi, de ce que j’avais envie de faire. J’ai collaboré à des fanzines, rencontré Matthieu Bonhomme, Liberge, des gens qui ont fait de la bande dessinée par la suite mais en réalité tout seul, je sentais que je n’arrivais pas à grand-chose. Il a fallu que je rencontre David Chauvel qui est scénariste de bande dessinée pour que cette rencontre me bouscule. Je me suis dit : « c’est maintenant ou jamais ! Si je ne travaille pas avec lui, si je ne réponds pas à sa proposition, ça veut dire qu’en fait, je n’en ai pas vraiment envie et que je le ferai jamais ». Et là, du jour au lendemain, j’ai quitté le studio d’animation dans lequel je travaillais et j’ai commencé à travailler la bande dessinée.

Ça vous a aidé d’avoir travaillé dans le dessin animé pour faire de la bande dessinée ? Ou bien ça n’a rien à voir ?

Si, ça a à voir ! Dans le dessin animé, on travaille beaucoup sur la narration des corps, la gestuelle et l’expressivité du dessin. Je ne sais pas si ça m’a aidé mais ça m’a beaucoup influencé ! Dans la première série sur laquelle j’ai travaillé avec David Chauvel, Ring Circus, j’ai un travail avec une ligne très claire, une influence très directe de l’animation. Au bout d’un moment, je me suis aperçu que c’était une habitude, un peu des tics. J’ai essayé de trouver autre chose et de lutter contre ça. Après, le point commun avec le dessin animé s’arrête là, parce que c’est un travail collectif de studio, On raconte une histoire avec une narration de cinéma, c’est pas la même façon de raconter des histoires, c’est un autre rapport au temps.

Après votre coopération avec David Chauvel, vous vous lancez tout seul ? C’est difficile d’être tout seul et de passer à l’écriture du scénario ?

C’est difficile mais j’en avais très envie ! C’est aussi pour ça je pense que j’avais autant de mal avant de rencontrer Chauvel à me mettre à travailler tout seul, je ne me sentais pas capable d’écrire. Quand on n’a rien à dire, on ne peut pas faire de la bande dessinée, ça n’a pas de sens, on fait des dessins dans le vide. A partir du moment où j’ai commencé à m’autoriser à prêter un peu d’attention aux notes que je prenais et à ce que j’avais envie de raconter, c’est parti, bien que ça n’a pas été facile. Mais simplement, il fallait s’autoriser à le faire, à faire un premier livre, pas aussi bien que ce que j’aurai souhaité mais il était là. C’était un premier pas, il fallait en faire un deuxième… ça s’est fait comme ça ! David Chauvel a été très important dans mon travail, non seulement c’est celui avec qui j’ai commencé mais il m’a aussi beaucoup encouragé à aller de l’avant, à écrire, à me faire confiance. Je lui dois beaucoup pour ça !

Vous vous sentez plus auteur de bande dessinée à présent que dessinateur ?

Maintenant oui ! Pendant très longtemps, je me suis plutôt senti dessinateur de bande dessinée. Je n’osais pas me dire que j’avais des histoires à raconter. A présent, je me sens beaucoup plus auteur de bande dessinée!

Votre album, c’est d’abord une très belle couverture, évocatrice, avec un titre très sobre Portugal, inscrit directement sous votre nom, qui nous suggère qu’il va être question de la relation d’un homme et d’un pays. Effectivement, ce récit se construit comme un lente remontée dans le temps que va entreprendre le narrateur, en quête de ses racines familiales, remontée dans les souvenirs et dans la mémoire des uns et des autres. Le narrateur de cette histoire, Simon, est auteur de bande dessinée et son grand père est portugais. Deux éléments qui le rendent très proche de vous. Alors peut-on dire d’emblée que ce récit a un caractère autobiographique ? Avez-vous emprunté des éléments à votre propre histoire ?

Des éléments directs de ma propre histoire, très peu. Par contre, c’est vrai que j’ai construit Simon comme un alter ego, j’ai énormément projeté dans ce personnage les questions, les désirs, les interrogations autour de ce pays et l’enjeu que ça représente pour moi. Après, ce que je lui fais vivre dans l’histoire, ce n’est pas ma vie ! Je n’ai pas remonté le fil de cette façon là, mon entourage familial n’est pas celui de Simon. C’est un jeu, c’est de la fiction dans laquelle j’ai mis beaucoup de moi en me sentant complètement libre. Je ne me sentais pas coincé par des enjeux autobiographiques, j’étais très distant de ça. Ca me permettait de mettre beaucoup de moi-même et être complètement dans la fiction.

Pourquoi avoir fait de Simon un auteur de bande dessinée ?

Parce que c’est quand même beaucoup moi-même ! J’avais envie de parler de plein de choses dans cette histoire là ! C’est un peu un lieu commun de le dire, mais c’est vrai qu’il fait un voyage géographique et aussi un voyage intérieur. J’avais envie de parler de son voyage intime avec le dessin, c’est une façon pour lui d’être au monde. Il s’isole beaucoup mais le dessin, c’est aussi un intermédiaire pour aller vers l’autre. Le dessin, c’est un très beau sujet, c’est difficile d’en parler et j’avais vraiment à cœur dans ce récit là de m’en servir et d’en dire quelque chose. Ce sont des petites choses, ce n’est pas le cœur du récit. Mais son rapport au dessin est important pour moi.

L’album est constitué de trois longs chapitres intitulés selon Simon, le narrateur, selon Jean le père, selon Abel, le grand père. Il y a comme un caractère évangélique dans le choix de ces titres et dans le choix de ces prénoms, suggérez-vous par là que c’est un récit qui a pour objectif de rapporter les paroles et la vie de quelqu’un, de témoigner, de rendre compte d’un moment de vie avec ces difficultés, ces méandres et ces petits moments de vérité entraperçues ? Le fait de proposer trois points de vue différents, ce serait suggérer qu’il n’y a pas une vérité mais des vérités différentes selon les personnages ?

Oui, c’est ça, c’est la même histoire mais comme elle est perçue et racontée par trois subjectivités différentes, et bien ce n’est plus la même histoire et en même temps c’est le même narrateur. Simon nous sert de porte parole, à travers lui, on a trois regards, le sien propre, celui de son père qu’il espère qu’il va lui transmettre et celui qu’il espère un peu en vain de retrouver quand il va au Portugal.

Quelques mots sur l’histoire… Dans le premier chapitre, on découvre Simon Muchat, le narrateur, paumé, en panne d’inspiration, ne se sentant bien nulle part et surtout sans aucune envie. Quelques souvenirs d’enfance alternent avec sa vie actuelle, et en particulier la relation désastreuse qu’il entretient avec sa compagne. Et puis, enfin, une invitation à un festival au Portugal dont sa famille est originaire mais où il n’est plus allé depuis l’enfance va jouer un rôle de déclencheur, à travers trois grandes vagues successives d’émotions qui vont l’amener à s’interroger sur son passé et celui de sa famille. Alors, ce personnage de Simon est un personnage un peu irritant au départ, pénible et qui va peu à peu devenir attachant. C’est un peu comme tous les personnages : ils apparaissent stéréotypés au départ puis ensuite ils prennent une certaine épaisseur. Vous avez volontairement forcé le trait pour suggérer qu’il ne faut pas se fier aux apparences, que chacun est plus complexe qu’il ne parait au prime abord ?

C’était essentiellement pour des enjeux de dramaturgie et de narration, il fallait que j’en rajoute un tout petit peu plus pour Simon pour que sa mise en mouvement soit plus visible, que par contraste, sa première prise de décision apparaisse importante au vu de son inertie antérieure. Les choses qu’il met en œuvre, ce sont des petites choses ; aller à un mariage ce n’est pas un évènement hyper spectaculaire dans la vie d’un homme ! Mais pour lui, c’est un acte extrêmement courageux !

Le thème de l’immigration, de l’exil est un thème central dans votre album. Simon se demande pourquoi son grand père et son grand oncle ont quitté le Portugal. Pourquoi l’un est revenu, pourquoi l’autre est resté en France. Il explore toutes les pistes sans vraiment en trouver une. La discussion des vieux autour d’Eugenio à la fin est très juste, drôle et éclairante. Sans vouloir révéler la fin, qu’est ce que vous suggérez avec cette phrase finale du grand père, écrite sur une carte postale « partout où je vais, je suis le même ». Pour vous, peu importe son pays d’origine si on se trouve soi même ?

Je vais avoir du mal à répondre à cette question parce que ce courrier là, je l’ai écrit spontanément, ce n’était pas réfléchi. C’est un truc très bizarre même dans mon rapport à cette histoire. Ça me touche de très près cette carte postale, je ne sais pas pourquoi. Quand je l’ai écrit, je n’avais pas d’intention. Je me suis juste demandé qu’est ce que cet homme là pourrait dire, qu’est ce qui pourrait être précieux pour son fils et son petit fis de recevoir comme message ? Et j’ai écrit ça. Je pense que ça a à voir avec mon histoire à moi. Ça me touche de très près et ça a été très, très difficile à mettre en scène. J’ai eu du mal à mettre de la fiction là dedans et à prendre suffisamment de détachement pour remettre ça dans le récit et faire en sorte que ça ait une place juste par rapport aux personnages.

C’est pour ça que ça apparait dans des croquis de fin ?

Oui, ça apparait à la fin. Comme le grand père n’est pas là et que sa parole n’est plus audible ni accessible, c’est presque comme un message de l’au-delà imprévu. De façon consciente par la suite, j’avais à cœur de montrer cette idée qu’un parcours migratoire, ce n’est pas un truc théorique, c’est encore moins un discours politique. C’est juste des histoires individuelles qui ont toujours des tas de raisons extrêmement complexes. Il y avait un avant, une famille là bas, un après, des gens qu’on quitte, avec lesquels on est fâché… Tout ça, ce ne sont pas des plans, des stratégies, ce sont des histoires individuelles. Chacun de ces parcours est porté par une identité. Je suis là, parce qu’aussi je suis cette personne là. Pas parce que je viens de tel pays ou que j’ai envie d’être là. C’est parce que c’est moi, ma vie, mon parcours. C’est très banal en réalité de dire ça, mais c’était important pour moi de dire ça !

En tout cas, ça donne une belle note d’espoir pour ce personnage de Simon ?

Oui, il lui arrive quelque chose qu’il n’espérait plus !

C’est donc un album qui raconte les retrouvailles de Simon avec son pays d'origine, celui de son grand père. Mais au-delà d'un pays retrouvé, c’est un récit qui parle aussi merveilleusement des liens familiaux, des relations filiales et fraternelles mais aussi du couple (quelques vieux couples comme on en voit dans la vie), de la vieillesse. En fait, c’est tout sauf une fiction, on se croirait dans la vraie vie ! Rien de fantastique, pas de rebondissements incroyables ni de happy end. C’est un album sur la complexité de la vie, des relations avec les autres. Est-ce que c’est plus compliqué d’écrire une histoire comme ça qu’une histoire de genre ?

Je ne sais pas si c’est plus compliqué, mais en tout cas ce ne sont pas les mêmes enjeux. Moi, c’était mon inquiétude tout le temps, en l’écrivant comme en le dessinant. C’est pourquoi j’avais besoin de regards extérieurs, de celui de Jose Louis Bocquet, de tous ceux qui ont lu le livre. Je n’avais qu’une crainte, que ça ronronne, que ce soit plat. C’est difficile car ce sont de toutes petites choses, très ténues, dans les choix de dialogues ou de mise en scène pour que ce ne soit pas plat. Quand j’écrivais, j’avais tout le temps l’impression d’essayer d’attraper quelque chose et de ne pas le perdre ! Quand on est dans la fiction, il ya des codes, des enjeux dramatiques qu’on peut mettre en œuvre. On est porté par une tension du récit. Alors que là, ce sont les enjeux émotionnels entre les personnages qui nous portent. C’est un autre type d’écriture, qui n’est pas facile !

C’est un récit que l’on peut qualifier de long à cause de ses 261 pages- mais en vérité totalement justifié par votre projet. Accompagner un personnage dans son itinéraire de questionnement et d’enquête sur sa famille, c’est forcément long, complexe et plein de méandres. Le récit prend donc vraiment son temps et fourmille de plein de petits détails du quotidien à la fois anodins mais importants en termes d’ambiance, de psychologie, de rapport aux autres. Avez-vous pu imposer cette idée facilement à votre éditeur de se donner du temps et donc de la place ? Les éditeurs en général préfèrent les projets plus calibrés ?

Imposer, non ! José Louis Bocquet et beaucoup de gens chez Dupuis ont vite compris que ce serait important et plus fort pour l’histoire si on pouvait la raconter de cette façon là, d’un seul tenant. Car, quand on coupe un récit, il faut se préoccuper d’enjeux dramatiques. Il faut terminer l’histoire sur un enjeu pour un ré-ouvrir un autre après. Sauf que là, ce n’est pas mon récit donc cela aurait été artificiel ! J’aurai été obligé de créer de fausses tensions, des espèces de sous-intrigues qui n’ont rien à voir avec le cœur de mon récit. J’avais le vœu pieu que cette histoire puisse être racontée sous cette forme là. La grande chance, c’était que les éditions Dupuis acceptent de prendre ce risque.

Vous étiez déjà en contact avec eux ? C’est vous qui avez proposé ce projet ?

Oui, j’avais déjà fait plusieurs livres avec eux, des livres très différents. Et puis, on en a parlé à St Malo, il ya plusieurs années. Ils ont tout de suite été très réactifs alors que je n’avais rien écrit. J’avais juste des envies ! Au départ, d’ailleurs, je pensais faire trois récits différents mais à l’écriture, je me suis très vite rendu compte que ça ne marchait pas. La façon dont je voulais le raconter obligeait à une continuité de récit. Quand on n’est pas dans du 46 pages, qu’on a une forte pagination, on n’est pas dans l’ellipse tout le temps, on n’est pas obligé d’enlever tout le temps. Or, avec 46 pages, c’est la règle : il faut de l’épure. Moi, j’avais besoin de temps, j’avais besoin que certaines scènes puissent se dilater pour pouvoir mettre de toutes petites choses à l’intérieur et ce sont ces petites choses qui sont importantes. Il y des tas de choses qui se répondent dans le livre, il y a des choses dans la première partie qui prennent un sens légèrement différent avec la deuxième partie, puis encore avec la troisième. Si on attend 6 mois entre ces parties, tout ça se casse la gueule, c’est trop ténu. Ces liens là qui sont très légers, comme de petits fils, si on tire trop dessus, ils cassent. C’était important qu’on puisse avoir la lecture dans son ensemble

Donc, ils ont accepté 260 pages ?

Ils ont accepté pour … 200 pages ! Je savais que c’était compliqué, pour José Louis et pour d’autres personnes, il a fallu beaucoup argumenter parce que c’était un engagement et une prise de risques pour eux. On sait que pour le public, c’est difficile. Ça va faire un livre plus cher. C’est toujours un pari pour les gens quand on prend un livre comme ça, qu’on s’engage pour plus d’argent, on recule, on a des réticences, et c’est bien normal ! La chance que j’ai eu, c’est qu’on puisse faire ça au service de cette histoire là. J’avais tout le temps ça en tête en travaillant : peut-être que c’est la dernière fois que je peux travailler comme ça, avec cette liberté là.

Les personnages parlent souvent en portugais. On comprend que la présence de la langue est importante parce qu’elle joue un rôle primordial pour le personnage. Mettre ces passages dans la langue originale, est-ce quelque chose qui vous paraissait évident ? N’avez-vous pas eu peur que ça nuise au confort de lecture ?

Je me suis dit que ça allait nuire un petit peu au confort de lecture et en même temps que c’était important de le faire ! Il fallait en plus demander ce petit effort là au lecteur. Dans la troisième partie, en particulier, quand il est au Portugal, tout le monde autour de lui parle cette langue. Et il ne comprend pas et le lecteur non plus ne comprend pas ! C’était un jeu parce qu’il y a des petites choses que j’ai pu glisser dans la langue, ce qui fait que les lecteurs lusophones vont découvrir des petits détails. Tout n’est pas traduit, il y a des petits moments où seuls les lecteurs lusophones comprendront que des personnages savent des choses. C’est un jeu qui m’amusait beaucoup ! Ça ne nuit pas réellement à la lecture, on peut passer, on est comme Simon, on ne comprend rien, mais on suit l’action, et ça n’empêche pas de comprendre le récit ! C’est une langue que je connais très mal, mais que j’aime bien. Malheureusement quand elle est écrite, elle perd de son charme, la musicalité est impossible à retrouver si on ne sait pas la parler. Ce n’est pas une langue transparente comme l’espagnol.

La bande son est très présente par des extraits de musique, des bribes de dialogues qui s’entremêlent, les spots de publicité ; on entend une conversation et on voit une scène qui se passe ailleurs au même moment. … D’où vous vient ce goût pour la présence du son, est ce plutôt une influence qui viendrait du cinéma ?

Je ne sais pas du tout mais c’est fort possible ! En fait, j’aime beaucoup jouer avec ça. En même temps, c’est un peu un défi pour quelqu’un qui fait de la bande dessinée ! Avec les outils de la bande dessinée, comment je peux raconter que quelqu’un est perdu dans la rue, que rien autour de lui ne lui est familier, que tout ce qu’il entend lui est étranger, comment je peux mettre ça en scène ? On cherche des solutions formelles et graphiques pour raconter cette espèce de tournis de mots, de visions, de personnes croisées, etc… de même avec le jeu sur la musique, les bandes sons, plein de petites choses qui participent aussi du récit. C’est aussi une façon de jouer avec tout ce que permet la bande dessinée. La bande dessinée, c’est un jeu entre le texte et l’image et ce serait dommage de s’en priver ! D’autres gens le font, Gipi par exemple fait un travail intéressant sur la musicalité, sur les chansons, sur les bruits, etc…

Votre album propose une grande liberté et aussi une grande richesse narrative et graphique. Vous jouez beaucoup sur le rythme du récit en proposant des moments très ralentis ou distendus : des cases aux cadrages répétés avec des moments fixes et déroulés très lentement et des pleines pages qui offrent des beaux moments de pause ou de suspension du récit. Dans le découpage aussi, il y a des moments très formels (planche découpées de façon gaufrier symétrique) et d’autres où il n’y plus de cases et le personnage se balade très librement. Comment se trouve cette liberté, cette fluidité, cette facilité de variation? Est-ce que c’est quelque chose que vous travaillez au moment de l’écriture ou qui vient avec le dessin ?

C’est vraiment avec le dessin que ça vient. Ce que je suis incapable de faire, c’est de partir sur un projet sans l’avoir écrit et d’avancer. Blutch je crois, y parvient ou Emile Bravo qui écrit en dessinant. Moi, je suis incapable de faire ça ! J’ai besoin d’avoir un cadre très solide et à partir de ce cadre là, m’en servir pour me donner la plus grande liberté possible. Je vis ça comme une espèce de bagarre permanente, essayer de me pousser dans mes retranchements pour ne pas aller vers le truc évident ou systématique. C’est quelque chose que j’essaie de faire petit à petit dans mes livres avec plus ou moins de réussite et surtout avec plus ou moins de timidité. Pour ce livre là, j’avais vraiment envie d’aller le plus loin possible. Parce que cette histoire me tenait vraiment à cœur, parce qu’il y avait des choses qu’il fallait que je répare autour de cette histoire… c’est quand même un personnage qui sort de lui-même et qui va vers de plus en plus d’imprévu. Il va chercher quelque chose sans savoir ce qu’il va trouver et il accepte les évènements. C’était porteur pour moi dans le dessin pour faire la même chose. De plus en plus, ne pas calculer à l’avance ce qui va se passer.

Alors comment faites vous au niveau du story board ?

Je fais de tout petits dessins justement pour ne pas pouvoir dessiner ! Je sais que telle séquence, j’ai 3 ou 4 pages pour la faire. Donc, je découpe mais je m’interdis de dessiner. Puis, je me laisse imprégner par le récit, j’essaie de retrouver l’émotion que j’avais en tête et que je voulais faire passer au moment où j’ai écrit cette séquence, je me laisse porter par ça et après je prends mon stylo, je dessine et je vois ce qui se passe. Mais pas tout le temps ! La deuxième partie par exemple, j’ai travaillé de façon très classique, j’ai fait des story board, j’ai fait des crayonnés, j’ai encré, et puis c’est une coloriste qui a fait les couleurs. Je voulais que ce soit quelque chose de formellement plus contrôlé. La dernière partie par contre, quand je me mettais à ma planche le matin, je ne savais pas comment ça allait se passer. Le truc le plus facile pour se destabiliser, c’est commencer par faire une grosse erreur, chercher à faire quelque chose, pas y arriver du tout, constater : « ah là j’ai du rose partout et ben, je vais faire quelque chose avec ça ! » Il s’agit de jouer avec l’improvisation et avec l’erreur. Tout seul, on ne peut pas se dire : allez sois inventif ! Au début, sur sa planche, on est tout raide, ça ne se passe pas bien mais comme ça ne se passe pas bien, il se passe des choses et c’est ça qu’il faut arriver à attraper. J’ai fait un truc trop bizarre là avec le pinceau… et puis, je vais le garder en fait et puis je vais continuer toute la page comme ça !

C’est pourquoi vous utilisez des techniques graphiques très différentes qui vont du dessin à peine esquissé au dessin réaliste en jouant aussi sur des moments très stylisés, en fonction des états intérieurs du personnage ou des ambiances à restituer ?

Oui, c’est faire avec ce qu’il y a aujourd’hui ! Je vais essayer de raconter ce que j’ai à raconter avec le dessin que j’ai aujourd’hui ! C’est très excitant de travailler comme ça !

C’est très plaisant aussi pour le lecteur !

Ce que j’aime bien moi, en tant que lecteur, ce que je trouve dans le travail d’autres auteurs, c’est l’énergie qu’il y a là dedans ! Il ya quelque chose de tellement puissant quand on y arrive. Il ya quelque chose de très difficile dans la bande dessinée, c’est la répétition du motif. On fait une première esquisse et puis on la refait, on la nettoie, on la re-nettoie, on la refait, on encre… on répète, on répète… Le danger, c’est de perdre de plus en plus de vie au profit de quelque chose de plus solide, de plus contrôlé mais parfois de plus faible aussi. C’est un équilibre, un jeu…

Pour les couleurs, vous avez des palettes très diverses. Comment vient et se travaille cette capacité de variation, d’adaptation ? Est ce que c’est réfléchi, voulu ou cela vient de soi même ? Avez-vous tout colorisé vous-même ?

La première partie, je n’ai pas travaillé en couleurs, j’ai travaillé en lavis, avec du brou de noix. C’est un travail de lumière essentiellement. C’est ça le rendu un peu monochrome sur lequel j’ai ajouté deux ou trois couleurs par page, je voulais que ce soit un peu éteint…

La partie centrale, c’est Ruby –avec qui j’ai travaillé sur d’autres livres- qui l’a réalisée. La dernière partie, c’est de l’aquarelle. J’ai travaillé sur de grands formats, A3. C’est pourquoi il y a beaucoup de découpage en gaufrier, sinon j’étais perdu dans ma planche. Quand on travaille petit, on se trompe moins, on a mois d’erreurs, on a plus d’accident sur grand format !

Vous avez une façon très particulière parfois de dessiner les personnages, un peu en filigranes, de façon quasi transparente, où l’on voit le décor à travers eux. Pourquoi avoir opté pour cette pratique qui donne beaucoup de légèreté au dessin ?

Je l’ai surtout fait quand le personnage arrive au Portugal. J’essayais de retrouver cette sensation que l’on a quand on arrive dans une ville étrangère. On est un peu perdu, désorienté, une impression de mélange de tout, de bruit, de visages, de rues qui se superposent… J’essayais de trouver un procédé graphique pour raconter ça. J’ai pas réfléchi plus que ça !

Quelle est l’étape qui vous a procuré le plus de plaisir : celle du scénario, du dessin, ou de la couleur ?

je pense que c’est la réalisation de la dernière partie parce que c’était une libération. Sur la seconde, je me suis forcé à travailler d’une certaine façon et d’avoir un dessin un minimum sous contrôle, d’avoir un rendu un minimum réaliste dans les décors, l’environnement… Des lieux précis que j’avais en tête. Je me suis tenu à ça pendant 80 pages, à la fin je n’en pouvais plus ! Je n’avais qu’une hâte, qu’il arrive au Portugal et que ça explose ! et là, c’était un soulagement !

Avez-vous fait des recherches documentaires ?

J’avais accumulé du matériel quand j étais allé travailler au Portugal pendant plusieurs mois pour finir d’écrire. J’en avais profité pour faire plein de photos, des vidéos, pour dessiner aussi et je m’en suis servi. J’aurai préféré retourner au Portugal pour travailler sur la dernière partie, mais ça n’a pas été possible. Je me suis donc accroché à la documentation que j’avais accumulée.

Combien de temps vous a-t-il fallu pour réaliser cet album ?

J’ai travaillé d’affilée presque deux ans plus un petit bout avant…

Il est trop tôt pour vous demander comment votre série est reçue par le public puisque l’album sort aujourd’hui. Etes-vous plutôt confiant ou angoissé ?

Plutôt angoissé ! C’est très différent de mes livres précédents. En même temps, mes livres précédents ne se ressemblent pas beaucoup entre eux ! Je ne sais pas du tout comment ça va être accueilli. A chaque fois, j’ai une petite tension en me demandant est-ce qu’ils vont me suivre ou pas encore sur ce coup là ? Est ce que ce n’est pas le truc qui va un petit peu trop loin ? En même temps, c’est comme ça que j’avais envie de le faire !

Vous avez déjà d'autres projets pour vous sont en cours ?

Oui, j’ai recommencé à travailler cet été avec David Chauvel, sur un scénario qu’il a écrit. J’avais vraiment envie de changer complètement d’univers, de ne plus être responsable de l’histoire, d’être juste responsable de mon dessin et d’être au service du travail quelqu’un d’autre. Ca faisait aussi longtemps que je n’avais pas travaillé avec David et ça me manquait un peu car on est très proche. C’est un récit qui met en scène deux frères de 10 et 13 ans qui traversent un pays à feu et à sang et ils essaient de rejoindre une ville où ils seraient en sécurité.

Du fantastique ?

Oui, avec un peu de magie et des dragons !... Ce sera chez Delcourt.

Questions du public

Par quel dessinateur de bande dessinée avez-vous été influencé ?

Par énormément d’auteurs ! Mon premier amour en bande dessinée, c’est Uderzo, ce qui ne se ressent pas forcément dans mon travail, mais j’ai lu et relu Astérix en boucle jusqu’à l’âge de 10 ans. J’étais très admiratif de son travail et c’est à cause de son travail que j’ai eu envie de faire de la bande dessinée. Après plus tard, Hugo Pratt, des dessinateurs américains comme Sienkiewicz, et puis des auteurs contemporains comme Peeters ou Joan Sfar…Certains vont tellement loin dans leur travail qu’on a envie d’être aussi fort qu’eux !

Vous êtes tenté de rester dans cette voie, d’être à la fois scénariste et dessinateur ?

J’aime beaucoup travailler tout seul ! il y a des histoires que j’ai envie de raconter, je ne pourrais pas les confier à quelqu’un d’autre parce qu’elles me sont trop personnelles ! J’ai néanmoins envie de travailler avec d’autres, mais c’est vraiment question de moment, de rencontre et d’envie. D’envie parce que quand on se lance sur un livre, on sait qu’il va falloir au minimum mobiliser 6 mois de sa vie, il faut vraiment avoir envie de ça ! J’essaie d’écouter le désir du moment sans trop planifier. C’est comme ça que ça s’est présenté avec David

Quand vous vous êtes lancé dans ce projet de Portugal, vous saviez que vous en aviez pour deux ans ?

Non ! et je m’en rappelle très bien car j’en avais parlé à un copain dessinateur Alfred. Je lui avais dit je vais faire tant de planches par mois et l’année prochaine, c’est terminé ! Il m’a rien au nez ! Je ne me rendais pas compte de la somme de travail que ça me demanderait. Si je m’en étais rendu compte, je ne sais pas si je me serai lançé ! Mais c’est souvent comme ça, dans la vie…on se lance dans des projets sans mesurer l’engagement que c’est, et c’est tant mieux ! Il faut un petit peu d’inconscience !

Est-ce que votre travail ne va pas donner envie à d’autres auteurs de parler d’un pays en particulier ?

Je pense que la plupart des auteurs n’ont pas besoin de moi pour avant envie de faire des livres ! Ce livre, c’est une histoire singulière, je ne suis pas arrivé avec une théorie que j’avais envie de défendre. Ça participe juste comme d’autres auteurs de l’envie de faire un livre pour dire quelque chose qu’on ne peut pas dire autrement, pas juste pour faire un travail, pas juste de faire des livres pour faire des livres. C’est faire un livre parce qu’on a vraiment besoin de le faire.

Avez-vous une appréhension particulière à vous dire qu’à présent les lecteurs vont s’approprier votre livre ?

Pas du tout ! Jai très vite compris que c’était ça le principe ! On fait un livre, on essaie de raconter quelque chose et après les lecteurs le prennent et ça devient leur livre. Je n’ai pas d’appréhension de ça, je m’en réjouis. Si les lecteurs s’approprient le livre et le font leur, et y trouvent autre chose que ce qu’on a cru y mettre, c’est très bien. Ca veut dire qu’on a fait quelque chose de suffisamment riche pour que ça soit possible. La seule appréhension qu’on a quand on fait un livre, c’est plutôt qu’il soit rejeté et que les gens n’aient pas envie de se l’approprier.

Merci beaucoup !

Pour compléter en images, jetez un coup d’œil sur la vidéo de culturebox.france3.fr

et la vidéo, making off de Portugal sur www.youtube.comLien

Manu Larcenet : Blast, tome 2

Une heure et 24 minutes d’entretien exceptionnel avec Manu Larcenet !

Retranscritption du café BD, Le Mans, le 08 avril 2011. Rencontre publique organisée par la librairie Bulle, interview menée par Agnès Deyzieux.

-Avant de parler de ton activité éditoriale, je te propose de revenir un court instant sur ton parcours dans la bande dessinée. Comment es-tu devenu auteur de bande dessinée ? Tu es tombé assez jeune dedans ou c’est plutôt une envie qui peu à peu s’est construite et a pris forme ? Est-ce plutôt par goût du dessin ou plutôt par envie de raconter, développer des récits ?

-J’ai découvert très tôt que je m’embêtais étant enfant et je n’aimais pas beaucoup la compagnie de mes contemporains. Je ne savais pas trop quoi faire. Un jour, mon cousin Yvan qui n’habitait pas très loin d’ici d’ailleurs, m’a montré des dessins. Il était dans une école d’art et en plus, il aimait bien la bande dessinée. Et soudain, ça m’a paru être un passe temps formidable et depuis ce jour là, je devais avoir une dizaine d’années, je dessine tous les jours. Je fais une planche par jour qu’il neige, qu’il vente… alors maintenant, avec les petits et la vie d’homme riche que je mène – oui riche, je crois qu’on peut le dire ! – c’est plus compliqué ! Je fais ça parce que c’est un langage, avant tout. Petit, je ne parlais pas, j’étais renfermé et ça, c’était le moyen de m’exprimer, tant par le dessin que par la bande dessinée…

-Comment ta carrière a-t-elle débuté ? Comment es-tu entré à Fluide Glacial ?

-C’était exactement en novembre 1994, à Fluide Glacial. J’envoyais chaque année tout ce que j’avais fait à tous les éditeurs, ça a duré une dizaine d’années, personne n’a jamais répondu ! Sauf une fois, Fluide a répondu. Ils m’ont refait travaillé trois ou quatre histoires. Après, j’y ai été tous les mois pendant une dizaine d’années.

-Tu es un auteur prolifique, tu as une bibliographie impressionnante aves des séries en solo ou en duo où tu es capable d’assumer aussi bien le rôle de scénariste que celui de dessinateur. Est-ce que tu préfères travailler seul ou à deux ? Quelle est l’avantage ou l’inconvénient de chacune des situations ?

-Après avoir un peu roulé ma bosse, j’ai fait beaucoup de collaborations. Ca s’est toujours mal terminé, à part avec une seule personne qui est Jean-Yves Ferri avec qui on fait Retour à la terre. C’est la seule personne maintenant avec qui je travaillerai parce qu’on s’entend parfaitement bien, on se connaît parfaitement. Et surtout, on a la même vision de la bande dessinée, du dessin, comment doivent être le rythme, le découpage, le texte… Donc, je pense que je ne travaillerai qu’avec lui en collaboration, c’est trop dur la collaboration…

-Si donc un scénariste vient te trouver, ce sera non ?

-Déjà, j’ai mes trucs à moi à faire qui prennent du temps… et puis, je pense que surtout quand on est dessinateur et qu’on aime bien les histoires, il faut quand même que ces histoires aient été écrites pour vous. C’est compliqué de trouver quelqu’un qui écrive bien pour vous ! Moi, j’ai de la chance, j’ai Ferri qui écrit parfaitement pour moi au point même que tout le monde oublie qu’il existe ! Ce qui est fort bon pour moi, pour ma promotion personnelle… ce qui est assez mauvais pour lui !

-En plus de ton métier d’auteur, tu as co-fondé en 1997 les éditions des Rêveurs de Runes Pourquoi as-tu eu envie de te lancer dans l’édition ? Est ce que c’était un moment où tu trouvais que l’édition de bande dessinée était sclérosée et que tu as eu envie de tenter d’autres expériences difficiles ailleurs ?

-C’était une époque drôle… J’étais à Fluide, j’y étais très bien. Mais Fluide, c’est six pages par mois. Pour moi, six pages, c’est six jours ! Tout le reste du temps, je m’imaginais mal aller me promener en forêt ou faire du jogging. Alors, je faisais d’autres trucs, mais comme personne ne voulait de moi chez les indépendants, l’Association tout ça, ils m’aimaient pas, je me suis dit, c’est un peu bête ; autant faire moi-même des livres. J’ai appelé Nicolas Lebedel. On a gardé le titre des Rêveurs qui était un fanzine à la base et on s’est dit, dans un premier temps, on va m’éditer moi, des choses que personne ne veut et puis dans un second temps, on va éditer d’autres auteurs, des jeunes ou pas jeunes, des livres qu’on ne voit plus et que personne ne réédite, des livres bien dont personne n’a voulu… Et c’est un peu comme ça que ça a démarré. On est en association 1901, ce n’est pas un passe temps, parce que c’est un plus chiant qu’un passe temps ! Mais voilà, il n’y a pas de grosses responsabilités, si on se plante, on peut imaginer se rattraper sur la distance, c’est pas un tel risque qu’il faille reculer. Par contre, on découvre des vrais auteurs, on découvre des manières de faire… Récemment, j’ai fait un livre qui n’est pas de la bande dessinée, qui n’est pas un roman, c’est un truc… un mélange. Ce genre d’expérience là, on peut difficilement les faire chez les grands éditeurs.

-Pour certains Blast peut paraitre comme un tournant dans ta carrière. On t’identifie comme un auteur de récits humoristiques, de parodies, de récits absurdes. Tu as néanmoins une facette plus intime, plus mélancolique, plus rêveuse, que certains de tes récits comme Le combat ordinaire dévoilaient déjà. Il est vrai que Blast a un aspect surprenant-avant même de parler de l’histoire- déjà par son format de 200 pages pour chacun de ces deux albums et son graphisme en noir et blanc. Tu l’as imaginé tout de suite sous cette forme quand tu en as eu l’idée ? C’est à dire aussi long, dense et noir ?

-Oui, ces trois mots là, oui ! En fait, je sortais du Combat ordinaire et la pression sans être tout à fait ouverte existait : on ne me disait pas « fais un cinquième tome » mais on me faisait comprendre tant du côté éditeur que lecteur qu’il fallait continuer dans cette voie là, faire des choses approchantes. Et moi, j’en avais un peu marre. J’avais fait quatre albums, j’avais fini mon histoire, j’avais pas du tout envie de la prolonger ou de refaire la même chose. Je me suis dit que ce qui me frustre dans Le Combat, c’est qu’il n’y a pas de noirceur. Il y a des moments plus lourds que d’autres mais il n’y a pas une vraie noirceur, une étude, pas de la maladie mentale, mais de la différence, des choses un peu intimes… Je me suis dit que c’était le bon moment. Surtout que c’est une histoire que j’avais imaginée à l’âge de 15 ans mais je n’avais pas les moyens techniques ni intellectuels de la faire. Donc, elle m’était restée en tête pendant très longtemps. J’ai trouvé que c’était le bon moment là de faire un truc qu’on ne puisse pas confondre avec rien de ce que j’avais fait avant…

-A 15 ans, c’est quand même étonnant d’avoir une idée de récit pareil, non ?

-En fait, puisqu’il faut vous raconter ma vie, j’étais un enfant assez perturbé dans l’ensemble ! Ce que je ne savais pas et ce que personne ne savait à l’époque, c’est que les enfants peuvent être atteints de dépression. Maintenant, on sait qu’il y a une forme de dépression infantile de laquelle je souffrais, mais comme ça « existait » pas, personne ne le savait. Donc, j’ai eu une enfance prise dans un immense malaise, très marquée par des idées de mort, de suicide. C’est bien longtemps après que ça a pu disparaître avec la psychanalyse mais ça m’a duré toute mon enfance et mon adolescence. Toutes les histoires que je me racontais étaient relativement dures, noires, parlant de souffrance, de différence… C’était un peu mon truc. En étant à Fluide, je pouvais difficilement explorer cette voie là, il a fallu trouver autre chose ! Mais ce n’est qu’après, après Fluide, après avoir pris confiance en moi, que j’ai pu commencer à faire Blast et même le Combat où des trucs un peu différents commençaient à sortir.


-Ton personnage principal qui porte le nom de Polza Mancini est un être qu’on appréhende d’abord par son physique particulièrement étrange et contradictoire : une tête d’oiseau sur un corps de mammouth. L’ambivalence entre la fragilité de son visage, de son regard et sa corpulence générale fait qu’il est attirant et repoussant, qu’il provoque d’emblée une empathie et une inquiétude chez le lecteur. On sent qu’il est très fort et très faible C’est une contradiction révélée et soulignée par le titre grasse carcasse : en plus du délicat jeu phonétique de l’assonance en a et de cette répétition expressive de la terminaison en asse (crasse), c’est aussi un bel oxymore ! Carcasse renvoie à la mort, au squelette, et grasse renvoie justement à l’inverse à la chair et à la vie. On peut donc se demander si Polza n’est pas une espèce de mort vivant, il est gras mais il se sent vide. C’est une véritable boule de souffrances. Il se définit lui même comme un être anormal dont l’anormalité a été construite par les autres (avec sa théorie sur la fatalité du grille pain). C’était ça ton idée, approcher au plus près d’un être qui souffre, qui se perçoit comme haï par les autres et donc qui se hait ?


-Bon, ben là tout est dit, en général, les journalistes ne comprennent que des petites bribes mais là,… c’est très juste ! Que dire d’autre ? Son aventure commence dans le premier volume quand il perd son père, il a un choc, donc il abandonne tout. Il n’a plus de mère, de père, de frère, donc il n’a plus personne à aimer ni à décevoir, plus de ceinture pour le retenir ! Comme c’est un gros type, il y va à fond, il n’a pas peur de se détruire, il ne se pose plus de question ! Peu importe les conséquences, il vit l’instant. Le Blast, c’est ça d’ailleurs, ça se passe dans le moment !

-Polza va se dévoiler peu à peu dans le récit parce qu’il y est obligé. On l’a découvert dans le tome 1 en garde à vue, il semble avoir commis une grosse bêtise, probablement tué Carole ?

-Il a fait mal à Carole, c’est tout ce qu’on sait !

-Cette garde à vue, c’est une astuce narrative intéressante : un huis clos introduit du suspens et de l’inquiétude, en même temps cela met en valeur le récit de Polza qui va permettre des échappées sous forme de flash back où peu à peu sa vie se dessine. Cette astuce de la garde à vue s’est imposée rapidement à toi, tu en as eu l’idée d’emblée ? N’est-elle pas même inséparable, concomitante à ce récit ? Ne fallait-il pas absolument cette garde à vue ?

-En fait, le récit n’était pas bon tant qu’il n’y a pas eu la garde à vue. Au début, le récit devait se passer en prison, lui dans un huis clos dans sa cellule qui devait uniquement gamberger. Ça ne marchait pas, parce que c’était déjà des choses qu’on avait un peu vues par ailleurs. Et puis, on n’est pas obligé de se parler à soi-même. En garde à vue, il est parti plutôt pour dire des choses et les autres sont partis pour l’écouter. Scénaristiquement, c’était le paradis ! Je peux lui faire faire des flash back, je peux lui faire parler de lui au présent, je peux à peu près tout lui faire faire ! Et puis surtout ça me donne une limite de temps. Les flics savent que c’est limité sur le temps, ils veulent parfois bien écouter ses circonvolutions et puis d’autres fois, ils veulent aller au fait. Et lui, il ne veut jamais aller au fait. Du coup, ça dure, ça dure… Mais il y aura forcément une fin ! On est bloqué par les 48 heures, ce qui me permet d’avoir un cadre très strict et de ne pas trop me laisser aller dans la contemplation. Je l’ai fait beaucoup dans le premier tome pour installer le personnage, maintenant il est temps d’entrer dans l’action !

-Avec ce procédé narratif du huis clos, il y a donc cette espèce de psychanalyse forcée, d’introspection forcément biaisée avec des policiers, de l’un qui raconte et de l’autre qui est forcé d’écouter, sauf que le récit est totalement subjectif, par forcément sincère. On conçoit vite que notre Polza raconte ce qu’il veut. Comme les deux flics, il est probable que le lecteur soit mené en bateau, manipulé. D’autant plus que Polza est un écrivain donc maître des mots, du discours. Mais il est possible aussi qu’au niveau au-dessus, toi aussi, tu brouilles les pistes et tu nous embrouilles, car en fait nous ne sommes pas sûrs que Polza soit un meurtrier. Un marginal surement, un fou peut être, mais un meurtrier ? Est-ce que tu ne nous fais pas croire d’emblée des choses sur Polza qui vont s’avérer ne pas être vraies ?

-Ahaha ! Alors c’est vrai que le coup du meurtrier, on ne sait pas, on sait qu’il a fait mal à Carole, on ne sait d’ailleurs que ça à la fin du tome 1. Au début du 2, elle meurt mais on n’explique pas pourquoi ni comment, on suppose qu’il a à voir avec cette mort. Visiblement, il l’a agressée mais effectivement tout ce qu’il dit est sujet à caution. Dans le droit français, on a le droit de mentir. On l’oublie souvent mais c’est inscrit dans le droit : le mensonge est une manière de se défendre tout à fait légale et légitime. On est en droit de se poser la question : est-ce qu’il ne raconte que des mensonges, est-ce que c’est tout vrai, est-ce que c’est un peu des deux ? Moi je sais, mais vous, vous ne savez pas !

-La scène fondatrice, celle qui va jeter Polza sur la route, c’est donc de voir son père mourant, ce père, qui lui aussi a une tête d’oiseau, et qui apparaît comme une vieille carcasse (là oui) d’oiseau desséché. Ils ont au moins ça en commun. Et la mort du père, c’est le signe de la libération de Polza, de la possibilité de son émancipation. Il n’a plus de garde fou, le père est mort, tout est permis ! Mais en même temps, ce père continue de se manifester plusieurs fois à lui à travers sa ressemblance avec les oiseaux, on voit que même mort, Polza ne s’en débarrasse pas pour autant ! Pourquoi avoir donné cette tête d’oiseau au père ? Est ce pour montrer cette filiation ? Le fait que tous les deux sont des marginaux, deux drôles d’oiseaux au sens figuré, des êtres bizarres, pas des humains normaux ?

-La mort de mon père, c’est un truc un peu récurrent chez moi. J’y pense constamment. Ça rejaillit dans tous les livres. Je voulais là, par esprit de bravade, dessiner mon père et je n’arrivais pas. Le corps tout maigre oui, mais le visage, ça ne marchait pas. J’étais trop dans l’affectif. Et donc, on se baladait avec mes enfants dans la campagne et au pied d’un petit muret en pierre, on trouve un crâne de pie tout blanc, tout desséché et devant cette tête de mort avec un grand nez,- avec un grand bec ! - je me suis dit pourquoi chercher à faire un vrai visage ? C’est stupide, cette tête là est beaucoup plus expressive et raconte beaucoup plus la mort que tout se que je pourrais essayer de faire. Donc, c’était un hasard, j’ai cherché pendant des semaines… avant de trouver cela !

-Mais ce n’est pas uniquement graphique comme raison ?

-J’aurais eu trop de mal à le dessiner autrement, ça touchait des trucs trop personnels. En même temps c’est toujours mon père, même avec la tête de pie !

-Mais pourquoi le père de Polza est-il ton père ?

-J’ai placé là des trucs personnels ! On voit effectivement que Polza ne se défait jamais de cette perte, même s’il n’en parle pas, il est constamment là. Et dans le prochain volume, il y aura encore des trucs avec le souvenir de son père… Je ne sais pas comment l’expliquer mieux que ça, parce que ce n’est pas intellectualisé, je trouvais ça logique, normal, c’est venu s’encastrer naturellement dans l’histoire.

-Cette possibilité d’émancipation, elle se manifeste tout d’abord à Polza par le fameux Blast. Que peux-tu nous en dire du Blast ? Est ce que la pression extérieure est si forte qu’elle brise l’intérieur de Polza ? Est-ce une implosion émotionnelle ? Comment t’es venue aussi l’idée de traduire par les dessins de tes propres enfants ce blast ?

-Y-a-t-il des gens de la police ici ? Non, Ok ! Quand on abuse de drogue ou d’alcool, il y a un moment où on a l’impression de comprendre le monde et que tout est simple ! Pour Polza, c’est quelqu’un qui est tellement gangréné depuis son enfance par cette haine de lui-même, par cette défiance des autres, que pour lui, c’est une explosion de sentiments, il a l’impression de voler, il est sorti de son corps et de sa condition… Il court après cette sensation là, ça peut lui arriver au débotté, comme ça peut venir en prenant de l’héroïne ou en se saoulant à mort. Moi, je trouve qu’en ce moment on vit un période où il est très bien vu de se faire lipposucer, se faire tatouer, se mettre des piercings partout ; par contre dès qu’on touche à l’esprit, alors là, on devient un déviant dès qu’on essaie de modifier sa perception des choses par des drogues, par l’alcool ou même par autre chose ; on passe pour quelqu’un de bizarre ou malsain. Jusqu’à preuve du contraire, il est bien plus intéressant d’agir sur son esprit que sur son corps ! J’ai l’impression de dire des banalités mais on a tendance à oublier ça ! Tu regardes la télé ou écoutes la radio, on ne parle que de santé. On a l’impression que les gens qui ne sont pas dans ce cadre là ne font plus partie de cette société. Moi j’aime bien les gens cassés, je n’aime pas les winners, toute cette propreté, on a le droit de vivre dans la crasse, de vivre défoncé, c’est tout aussi légitime que d’être employé de banque ! J’ai rien contre les employés de banque mais j’ai rien non plus contre les gens qui choisissent une espèce de facilité en s’évadant avec d’autres trucs !

-Ce qui déclenche le blast est un peu mystérieux. Au départ, ça arrive de façon incontrôlée et presque naturelle après des scènes de fortes émotions : la vision du père mourant ensuite après une espèce de coma suite à la scène avec le hibou puis de nouveau le souvenir du père associé au cadavre d’un oiseau. Ensuite, c’est de façon plus artificielle et volontaire avec les médicaments et l’héroïne. On voit bien que Polza aimerait bien contrôler ce pouvoir, convoquer cette sensation à la demande, comme un super héros qui cherche à améliorer ses pouvoirs. Je me demande d’ailleurs si Polza n’est pas un nouveau super héros dans la catégorie autodestruction ? Dans une scène, tu le montres marchant la nuit, sous une pluie battante, avec une cape qui vole (en fait une bâche qu’il a trouvée), on dirait vraiment Batman ! (cf. 65)

-Alors là, bravo ! ça me fait plaisir que tu aies vu ce clin d’œil à Batman ! Au début, je pensais que tout le monde allait le voir mais personne ne l’avait jamais remarqué ! En fait, c’est vrai qu’il y a des trucs un peu cachés pour rire… Tu as vu quand il met le TShirt de fille où est inscrit Sexy beach ! Quelle était la question au fait ? Oui, le Blast, il l’a de manière fortuite mais il peut le provoquer, il aimerait s’éterniser dans ce moment là, ne plus en sortir… On s’achemine effectivement vers une sorte de suicide du moins en superficialité.

-Polza cherche donc par tous les moyens à devenir autre, par l’alcool et la drogue mais aussi par un mode de vie. Et sa façon de vivre seul, à moitié nu, dans les bois, se nourrissant de barres de chocolat et ingurgitant des litres d’alcool et de vouloir devenir un animal fait partie de ce projet de devenir quelqu’un d’autre et presque quelque chose d’autre. Il a une fascination pour la nature, sa sauvagerie, ses autres lois. Sa rencontre avec les mange misère comme avec le fameux Jacky montre que, s’il a quelques accointances avec d’autres marginaux, il est résolument différent d’eux et ne veut pas rester en société humaine. Il ne supporte aucun arrangement, intraitable avec lui-même, il cherche à être dans l’inconfort tant matériel que moral, être dans la variation, dans la recherche permanente d’une nouvelle forme d’auto destruction sans aucune certitude de construction autre. Ce n’est pas un sujet courant de traiter ça en bande dessinée. Parce qu’au fond, la question, c’est : qu’est-ce qu’un être humain ? Est ce que le fait de vouloir abandonner les règles sociales et morales fait qu’on perd son statut d’être humain ? Comment a émergé cette idée de personnage si complexe, à la fois si réel et si romanesque ? Comment ce récit a pris corps dans ta tête ? T’es-tu inspiré de personnage réel ou de fiction qui t’ont marqué ? Comment s’est construit ce personnage ?

-Je ne sais pas très bien… En fait, on va poser comme préalable que tout ça n’est pas calculé. J’ai toute une ligne du volume 1 au 4 ou 5, une ligne qui pourrait tenir franchement en quatre phrases ! L’intérêt n’est pas dans l’histoire romanesque à rebondissement, c’était pas ça qui m’intéressait ici. Mais plutôt parler de la profondeur de ce que l’on peut ressentir en détails… j’aime beaucoup la nature et ça, ça vient de votre région ! Car mes parents nous emmenaient en Mayenne tous les étés et c’est là que j’ai découvert que la nature, c’était fabuleux ! Pour peu qu’on ne bouge pas pendant quelques minutes, on voit des choses qu’on ne pourrait même pas imaginer ! Et je voulais dessiner la nature. Il y a un auteur qui s’appelle Cosey qui dessine la nature avec un amour qu’on ne peut pas nier. On ne voit que ça et ça a été mon idole dès les premiers Jonathan. Je regardais comment il faisait pour dessiner des pierres et que ces pierres aient une âme, qu’elles aient quelque chose de réel. Et donc, j’ai voulu mettre Polza dans la nature car c’est quelque chose que je connais, j’aime aller me perdre dans les bois et je voulais qu’il se transforme un peu en animal. Il n’aime tellement pas les hommes que ça ne le dérange pas de bouffer une charogne et de se coucher dans l’herbe, dormir à côté d’une rivière. Comme il ne fait rien à moitié, il est saoul comme un cochon et peut dormir sur une berge. Et cette transformation animale, elle est assez marrante parce qu’il est comme quelqu’un qui vient de la ville et qui se rend compte qu’à la fin de l’été, il fait froid ! Donc, il est obligé de se rapprocher des maisons, au moins pour les casser et rentrer dedans et puis, il va se trouver bien avec Jacky pour passer l’hiver. C’est un type qui est un peu comme lui. Il sait qu’il ne va pas rester, qu’il ne veut pas rester mais on sent qu’il recule un petit peu peut-être sur cette histoire de haine de l’autre…

-Tu as un regard extrêmement fin, juste sur l’alcoolisme tel que le pratique Polza c'est-à-dire un alcoolisme pratiqué avec fierté et persévérance, comme un outil d’expérimentation intellectuelle, un désir de se modifier l’esprit qui va plus loin que la simple recherche d’ivresse. Sans être indiscrète, d’où te-viens cette connaissance intime de cette forme d’alcoolisme ?

-Je n’aime pas l’alcool, je ne suis pas quelqu’un du tout versé dans l’alcool ! Mais j’ai un comportement addictif avec tout : avec la bouffe, avec certaines substances, avec la famille, avec les amis… je n’arrive pas à comprendre les choses autrement qu’en étant dans l’excès. Donc, je lui ai collé un petit peu ça. Ce n’est pas que je sache ce qu’est l’alcoolisme, c’est que je sais ce qu’est la transe, une vraie bonne transe, celle où on n’est plus tout à fait soi-même…

-Il y a quand même toute une théorisation sur l’alcoolisme...
-J’ai pratiqué d’autres choses de manière intensive, toute la journée, de façon volontaire en me disant : pourquoi j’irais plutôt à une formation de maçon plutôt que d’essayer cela ? Il n’y a aucune raison. Pendant quelques années, je me suis amusé à ça. C’est une bonne expérience dont je suis sorti parce que ça m’a lassé mais je suppose qu’il est peut être très intéressant d’en mourir ! J’en ai aucune idée. J’essaie de ne pas juger. Les gens qui ne prennent pas d’anti-dépresseurs et qui se saoulent toute la journée, ils ont peut être raison d’essayer de repousser la douleur comme ça. Mais tout ça ne m’intéresse pas vraiment, ce qui m’intéresse, c’est la transe. Quand on sort de soi-même et qu’on arrive à être quelqu’un d’autre, ça c’est une expérience. On peut en dire plein de choses mais c’est enrichissant même si on se fait du mal. Il est parfois enrichissant de se faire du mal !

-Ce qui est intéressant et poétique dans le récit, c’est l’intrusion de l’univers mental ou phantasmatique de Polza sous forme de souvenirs récurrents d’images réelles vues ou des visions totalement imaginaires. Je pense au hibou qui revient sans cesse, dans la forêt mais aussi dans la ville, toujours présent à des moments clés du récit et qui fait des incursions imaginaires dans la prison. Puis, bien sur, à cette vision constante de la statue Moai de l’île de Pâques, une image obsédante et terriblement mystérieuse présente dès les premières pages du tome 1. Et que l’on va retrouver sans cesse. Alors que symbolisent-ils pour Polza ? Est ce que l’oiseau sauvage et libre et cette statue énorme, ce pourrait être une espèce de projection de Polza lui-même, de dédoublement de lui-même ? Est-ce que c’est un symbole de sa recherche d’un autre moi ?
-Là, t’as tout bien compris, c’est chiant ! Bon forcément, la taille et le poids de ces Moaï ne sont pas éloignés de Polza donc forcément il y a un écho… Je vais en juin sur l’île de Pâques, je voulais y aller l’an dernier mais il y avait des manifestations contre les touristes. Je me suis dit que ce n’était pas le bon moment pour y aller ! J’y vais donc cette année voir ces fameux Moaï qui me fascinent depuis l’enfance, je ne sais pas pourquoi. Je me rappelle avoir regardé l’émission du Commandant Cousteau et voir ces trucs incroyables qui ont traversé des siècles et qui ont une forme universelle d’être humain : un buste, un nez, un regard... En fait, ces bustes avaient des yeux faits de coraux, on en a retrouvés quelques uns mais du coup, ils sont beaucoup moins mystérieux avec ces yeux. L’histoire de l’Ile de Pâques, c’est l’histoire du monde en réduction. Les habitants de l’île ont déboisé leur propre territoire pour fabriquer ces Moaï pour les traîner, les élever… et ils ont fini par s’entretuer et par se bouffer car il n’y avait plus rien ! Plus d’arbre, plus rien à manger… Ce qui m’amuse c’est de penser qu’il y a eu un type qui probablement a coupé le dernier arbre en le sachant. Sur une si petite île (douze kilomètres sur douze), il le savait forcément ! Bon, je ne vais pas trop vous raconter, ce sera dans le volume trois !

-Tu accordes une importance considérable aux regards, par des gros plans sur les yeux, des face-à-faces silencieux et intenses. Comment peut on interpréter cette obsession du regard : de la chouette, de l’éléphant, de la statue, des flics aussi ? Est ce que c’est une forme d’ellipse, pour obliger le lecteur à réfléchir, à s’interroger sur les rapports entre les personnages ? Sur la nature de la communication ?

-Le silence, c’est un truc qu’on a négligé trop longtemps en bande dessinée, à part dans la bande dessinée japonaise. Le silence et le temps ont été escamotés dans la bande dessinée européenne. Ca parle trop, il y a des bulles à chaque case, ça devient indigeste ! Et puis, ça ne reflète pas la vie. Dans la vie, on parle 10 % du temps, tout le reste on ferme sa grande bouche ! Il y a beaucoup de choses notamment avec des inconnus qui passent par le regard, par une mimique. On aborde les gens d’abord par le regard et éventuellement par la parole. Je trouvais qu’à part quelques-uns qui utilisent le silence– comme Cosey encore- c’était quelque chose qui n’était pas fait. J’ai lu L’homme qui marche de Taniguchi, une centaine de pages d’un type qui balade son chien autour d’un pâté de maison, on peut penser que ça va être pénible ! Ben, pas du tout ! Surtout que le dessin, c’est un dessin studieux, autant dire pour moi l’antithèse même du dessin. Et pourtant, il faut le reconnaître, c’est exactement ce qu’il fallait. Ce type qui dessine le vent qui fait une case blanche avec rien dedans, juste un petit pssscchhttt. Je me dis on n’a pas utilisé ça, nous, ou très peu, dans la bande dessinée underground. Mais dans la bande dessinée grand public, ça n’existe pas, c’est quand même dommage. Je me suis donc permis une pagination de 200 pages comme une pagination de manga, je me suis permis de grandes images où je fais ce que je veux et où je m’amuse et puis je m’accorde du temps, du temps pour laisser passer les saisons, pour que les dialogues ressemblent aussi à la saison. En hiver, on ne parle pas comme en été, on n’est pas détendu, on n’est pas pareils ! Donc il faut rendre compte de ça ! Et ca se passe dans le silence que je comble par le dessin.

-Ce tome 2 s’avère encore plus violent, c’est une véritable descente aux enfers ! Tout d’abord avec le fameux Jacky Jourdain. Qui se fait appeler Saint Jacky, dans le rôle du bon samaritain pourvoyeur de drogues. Dont la rencontre va se faire sous le signe de la violence et malgré une relative connivence va continuer sous ce signe là.

-C’est des marginaux et donc c’est normal que ça se passe sous le signe de la violence !

-C’est d’ailleurs à partir de cette rencontre avec Jacky que tu introduis des passages en couleurs dans des tons rouge orangés, où on découvre Polza plus jeune dans une scène d’auto mutilation assez terrible. Pourquoi donc ce passage en couleurs ? Quel intérêt, quel sens lui accordes-tu ? Hormis que ces pages sont très belles et saisissantes !

-Tout à fait d’accord avec cette dernière analyse ! Je vais montrer au public les pages en question… Alors, normalement, il n’y a pas de couleurs dans le bouquin. C’est une scène qui se passe dans le passé. On a tendance à découvrir Polza par son passé. Or -c’est purement technique - si j’avais fait cette scène en noir et blanc, j’avais peur qu’il y ait une confusion. Dans mon obsession d’être absolument lisible et de ne pas être underground pénible, je veux qu’on comprenne parfaitement. Je voulais être sûr qu’on ne se trompe pas, qu’on soit bien dans le passé et non dans le présent. Et puis là, c’est la vanité du graphiste qui entre en jeu, je me suis fait plaisir à faire ça ! En fait, je suis très, très mauvais coloriste, ce n’est pas une modestie de ma part. Heureusement que l’ordinateur est arrivé pour me sauver ! Donc je ne maîtrise pas forcément ces scènes là, je les fais au mieux que je peux mais je pense que je sais mieux m’exprimer en noir et blanc. Ces scènes là sont loin d’être les plus réussies, mais je les aime bien. Mais si j’étais meilleur en couleurs, elles seraient mieux ! La couleur, c’est comme le dessin, ça se travaille pendant des années et moi, depuis que je suis sorti de l’école, je ne travaille que le noir et blanc dans lequel je me sens plus à l’aise.

-La violence du récit est atténuée par la voix du narrateur, qui s’exprime dans un style parfois ampoulée et surtout distancée et par certains dialogues plus relevées, incisifs, voire drôles entre les personnages. Est que ce rythme, cette atténuation du texte par rapport à l’image et au récit, c’est quelque chose de voulu, de pensé ?

-Il a fallu d’abord que je me mette à écrire de manière qui ne m’est pas naturelle. Ma manière d’écrire, c’est plutôt les dialogues, je ne suis pas trop habitué à ce style là. Alors, j’ai forcé le décalage entre le discours de Polza très théorisé, intellectualisé, analytique et des images d’un chaos total. De plus, quand on n’est pas dans une bonne période, on ne sait plus très bien ce qu’on dit, on se raconte des trucs. Il y a une frontière qui est ténue entre ce qu’on ressent aujourd’hui et ce qu’on aurait ressenti hier et demain pour la même chose. Je me suis dit que ce décalage là pouvait renforcer cette idée d’être perdu dans sa propre existence, dans son corps, dans son discours. Et il a fallu trouver un mode d’écriture. Mais je me suis bien éclaté à tenter d’écrire comme un écrivain ! Evidemment c’est un peu caricatural, j’ai pas ce talent là ...

-Oh mais Polza parle drôlement bien !

-C’est pourquoi j’en ai fait un écrivain à la base, je voulais que son discours, sa grammaire, son vocabulaire soit un peu évolué par rapport à ce que je peux écrire moi naturellement.

-Hormis l’ivresse totale, les seuls moments de grâce pour Polza, sont la contemplation de la nature et ici dans le tome 2 c’est la découverte de la musique. Est-ce que ce ne serait pas une voie nouvelle pour Polza, un peu d’espoir possible ?

-Tu veux parler de la scène du concert ?

-Oui !

-Alors je me suis peut être mal exprimé si tu l’as compris comme ça. Ce n’est pas la musique, c’est le concert…

-Oui, mais dans la description de la scène avec les guitaristes, on voit bien que c’est ce qu’il ressent qui est primordial, ce n’est pas l’ambiance ni les gens, c’est bien sur la musique qu’il est focalisé !

-Tu remarqueras qu’il fait constamment allusion aux gens, il dit les lumières s’éteignent, tout le monde se tait, il est quand même au milieu des gens pour écouter de la musique, et surtout pour écouter du rock. Le rock, le punk, c’est ce que j’aime. On parle souvent du rock comme d’une musique bien sympathique dont on pourrait bien se passer. Or moi, je n’écoute que ça et j’y trouve une richesse incroyable, j’aimerais bien qu’on arrête de parler du rock comme d’une sous-culture, il y a une vraie culture et moi, c’est une musique qui m’a ouvert aussi à d’autres musiques. Si j’écoute aussi parfois de la musique classique, c’est parce qu’avant tout j’ai écouté du punk et que l’énergie de haine et de violence qu’il y a dans certains morceaux de punk, c’est la même qu’on trouve dans des orchestres ou des solistes classiques. De même que je suis arrivé à la littérature par la bande dessinée, je suis arrivé à la musique par le punk. Il y a des chefs d’œuvre punks, des concerts incroyables où j’ai ressenti des trucs, je ne me rappelle pas avoir ressenti de telles émotions que dans des concerts qui dans X journaux (comme Télérama pour ne pas le citer) étaient traité par-dessus la jambe !

-Est-ce que ce n’est pas quand même une révélation pour Polza ? Est ce que ce n’est pas un moment de grâce pour lui ?

-Si, ce n’est pas faux ! Mais ce que je voulais exprimer aussi, c’est que quand on est dans un concert, il y a un truc extraordinaire, c’est la vibration des enceintes. Surtout, dans les gros concerts de rock, près des enceintes, on se retrouve traversé par le son et on sent le son, le rythme cardiaque change avec le tempo des morceaux. Je me disais que le confronter lui, qui est très introverti, en train de se battre avec son corps, à ça, qu’il soit traversé d’abord corporellement par la musique avant de se rendre compte de la mélodie, de l’interaction des musiciens puis de cette explosion de violence -car c’est quand même un concert de rock, ça pète ! Je voulais le confronter à ça, lui qui est calme, qui aime la nature, le silence, il trouve là quelque chose. Il dit au moment où le guitariste et le bassiste dialoguent qu’ils créent quelque chose comme un ruisseau. C’est d’ailleurs un concert que vous pouvez trouver en DVD, c’est les Red Hot Chili Peppers, dans Live at Slane Castle ! On y voit donc le bassiste et le guitariste qui font une sorte de danse de serpent, ils font un jam, une impro où ils sont tellement puissants qu’ils se parlent en musique. C’est pas préparé, pas écrit et là, quand moi j’écoute ça, je ressens quelque chose d’important et lui, il voit des gens en train de créer quelque chose qui ressemble à la nature, comme un ruisseau ou une parade de serpent.

-Tu as parfaitement bien rendu ce moment je trouve et c’est vrai qu’on reconnait bien les Red Hot et qu’on arrive à les entendre !

-Tu as remarqué toutes les scènes que j’aime bien, ça me fait plaisir ! Et alors il faut que vous le sachiez, mon attaché de presse, elle a envoyé mon album aux Red Hot Chili Peppers ! C’est parti hier, je ne sais pas si j’aurai une réponse mais ouuuuuhhhh !

-Comment travailles-tu ? Tu as dit que tu avais une trame pour l’ensemble des albums, donc pas de synopsis détaillé ni de texte écrit ?

-En fait, ça se passe à chaque fois de la même façon. Pour Le combat ordinaire, il y a deux albums que j’ai faits en totale improvisation, ça se ressentait un peu et deux que j’ai complètement écrit, et là quand tu sais ce qui va se passer, ça perd un peu de son intérêt ! Alors là, voilà ce que j’ai décidé : j’avais 200 pages, donc je fais les 100 premières pages en impro, à la centième page, j’arrête ! et j’écris absolument tout des 100 suivantes, pour que toute la première partie trouve son écho dans la deuxième. Mais j’ai quand même des cahiers d’écoliers dans lesquels j’agence les thèmes, je découpe et redécoupe dans tous les sens. Quand je passe sur ma feuille après, il n’y a quasiment pas de crayonné, j’y vais beaucoup à l’instinct. Mais, en amont, c’est très préparé. Même si c’est deux pages et que je ne sais pas ce qui se passe après, les deux pages sont découpées et je n’en bouge pas parce que pour moi, le rythme, c’est un truc qui ne se réfléchit pas quand on fait le dessin. Il doit déjà être réfléchi. Il faut que la partie écriture et découpage soient absolument intellectuelles. Donc, je fais le rythme, les dialogues et une fois que ça, c’est fait, je passe à la partie plus mystique qu’est le dessin.

-Dans certains passages, on voit que tu as gratté ou violenté ton dessin pour créer un effet de matière. Comment travailles-tu tes dessins ?

-En fait, j’ai changé plein de trucs ! Jusqu’ici je dessinais par planche, les 3 ou 4 strips avec toutes les cases, sur la même feuille. J’en ai eu tellement marre d’être enfermé dans des cases qu’ici, je dessine en grand, j’ai fait chaque dessin sur une grande feuille ! Je me suis amusé à gratter certains avec des brosses à bougie, en ferraille qui peuvent érafler le papier, l’encre. Et après je passe au deuxième stade, qui est presque aussi bien que le premier et qui me permet de revenir à ma profession première de graphiste : je prends ces dessins, je les scanne et là, je fabrique ma planche ! Je recadre, je trafique, rajoute un peu de noir ou enlève des trucs s’il faut et je construis ma planche sur ordinateur, comme un graphiste.

-Donc tu fais d’abord l’illustrateur et après le graphiste ?

-Oui, parce que j’adore les deux : et ça me permet d’être très libre en dessin et d’être très resserré en narration. Ce qui permet aussi de ne pas se lasser !

-Finalement combien de volumes prévus pour cette série ?

-J’avais dit cinq volumes à mon éditeur, en vrai, ça va être quatre, je crois ! En fait, je ne sais pas très bien encore, j’ai un dilemme : j’ai deux fins, une fin que j’aime beaucoup mais qui me prive fatalement d’un album suivant, une fin qui me plaît moins et qui imposerait un cinquième album qui pourrait être bien.

-Bon alors on va prend quatre !

-Vu ce que ça demande comme boulot et vu le fait que j’en sors pas complètement indemne, peut être que quatre serait suffisant !

-Combien de temps as-tu passé pour chacun des volumes ?

-Un an et demi pour chaque album

-Sans aucun autre projet autour ?

-Non ! Avant, j’arrivais à faire deux ou trois albums en même temps mais sur celui là, c’est impossible; ça me demande de réfléchir beaucoup, je pense aux scènes, à l’écriture, à ce qui va se passer. J’ai besoin de bosser en permanence, du soir au matin, de sorte que je deviens invivable pour ma famille, pour mes proches. Tenir 200 pages, c’est un problème, faut y penser en permanence, donc c’est usant… Je le fais maintenant, après je n’aurai plus le courage. Quand je serai un peu vieux, je préfèrerai retrouver des habitudes que de retenter un truc comme ça !

-Il y eu une très bonne réception du tome 1, avec le prix des libraires spécialisés en 2010.

-Oui, c’est gentil ! Ils ont rien voulu me donner à Angoulême, alors voilà, merci les libraires ! J’en profite pour placer mon mécontentement pour Angoulême…

-Quel type de public penses-tu avoir pour Blast ? Le public habituel et fidèle à Larcenet ? Ou un nouveau public ?

-J’ai une chance pas possible, car depuis que j’ai commencé quasiment, j’ai un noyau de gens qui suivent à peu près tout ce que je fais. Ce qui me permet d’être tranquille avec moi-même et surtout d’être tranquille avec les éditeurs, d’obtenir d’eux une liberté très grande liberté. Ils sont ainsi persuadés que si on fait un truc, on peut à peu près en vendre 5000 exemplaires.

-Tu as donc 5000 fidèles !

-En gros, oui ! C’est un peu prétentieux de dire ça mais je leur dois beaucoup. Presque toute la liberté que j’ai acquise, c’est grâce à ces gens là. Visiblement, en plus, ils en parlent autour d’eux et qui font que d’autres gens s’y mettent. Puis vient se greffer là-dessus comme pour Le retour à la terre ou Le combat ordinaire, soudain un public féminin- un mystère ! Là avec Blast, je retrouve un public plutôt masculin, dommage… Non, parce que les dédicaces depuis 10 ans avec les mecs, c’est sympa mais ça sent un peu le renfermé… Avec Blast, j’ai un lectorat plus âgé qui trouve un écho à ses préoccupations. Ce n’est pas de la bande dessinée pour adolescents, ça peut, mais ce n’est pas exclusivement cela !

-Tu as apparemment de bons rapports avec ton éditeur ?

-Oui, là j’ai de la chance !

-Est-ce qu’il intervient régulièrement dans ton travail ? Dois-tu envoyer des planches ? Le tenir au courant de ce que tu fais ?

-Comme une partie du public m’a rendu bankable, je suis en état d’imposer qu’on ne regarde pas par-dessus mon épaule quand je fais quelque chose ! .Ca ne veut pas dire que quand je les amène, je ne change pas des pages. Si on me dit, ça je ne comprends pas, on en discute et je change. Mais, je ne montre plus rien pendant que je travaille. Chacun son travail, un éditeur, c’est un éditeur, c’est un boulot que je ne pourrais pas et ne saurais pas faire et un auteur est un autre métier ! Essayons de ne pas trop nous mélanger ! Je leur laisse faire la partie édition, en échange, moi, on me laisse faire la partie artistique. Encore une fois, c’est un luxe que peu d’auteurs ont en bande dessinée. Quand un éditeur met trop son nez, ça fait un livre moyen.

-Tu trouves qu’il n’y a pas d’éditeur capable de guider l’auteur ?

-Il y avait des éditeurs–auteurs capables de ça. Le dernier, c’était Guy Vidal, un type extraordinaire qui avait scénarisé et qui savait manier un auteur. Mais c’est rare, encore une fois, quand un éditeur met trop son nez, ça fait un livre moyen. Je suis parti de plein de maisons d’éditions à cause de ça ! Chez Dargaud, on me fait assez confiance. Ils ne m’ont pas dit qu’ils prendraient tout ! Ils m’ont dit qu’ils prendraient quand ça leur plairait. Pour l’instant, j’ai de la chance, ils ont tout pris !

Questions du public

-Tu as un lectorat moins féminin pour Blast. Mais il n’y a pas beaucoup de place pour les femmes dans ce livre !?

-Oui, c’est vrai ! La seule place, t’as vu laquelle c’est ? Et quand tu auras lu le deuxième… ! Je suis parti dans le milieu des marginaux et, c’est pas qu’il n’y ait pas de femmes marginales, mais la violence que je voulais décrire est essentiellement une violence d’hommes ! Donc il n’ya presque pas de femmes mais c’est aussi en prévision des deux prochains tomes où là, la femme va prendre une place prédominante. Il va y avoir des femmes et pour une vraie raison, ce ne sera pas pour faire joli ! C’est vrai que je leur ai réservé un sale sort, aux deux gonzesses sur les deux premiers tomes, ça se passe pas bien, une qui meurt, l’autre qui est quittée et une troisième, je ne peux pas vous le dévoiler, si vous n’avez pas encore lu le tome 2 !

-Dans Le combat ordinaire, il y a pas mal de crises d’angoisse. Vu la manière dont tu en parles, c’est clair que tu en as fait. Est-ce que le blast, c’est ce qui t’as permis de compenser ces crises d’angoisses ? Le blast et la crise d’angoisse, ce sont deux choses que je ressens et que je connais bien. Est-ce que Blast fait partie des choses qui t’ont guéri ?

-Non, un livre, ce n’est pas une analyse ni une catharsis, c’est un travail ! Je suis en analyse depuis près de 25 ans, et ça, ça m’a aidé, honnêtement, ça plus être médicamenté. Ca m’a sauvé parce qu’au bout de 20 ans de souffrance, on a envie que ça s’arrête, le seul moyen c’était à peu près de mourir. Par le plus grand des hasards, j’ai été un peu contraint de faire une analyse et j’ai commencé à aller mieux et j’ai commencé à voir le monde. Raconter ça dans un livre, ça m’intéresse. Si je racontais le livre sans savoir ce qui m’est arrivé, je livrerai un fatras de trucs sans doute intimes mais ce serait un chaos. Le livre permet d’ordonner les choses, ça ne m’aide pas mais c’est juste que j’ai envie de le raconter. Je trouve que c’est des sujets qui ne sont pas abordés. La crise d’angoisse, il ya des gens qui ne savent pas ce que c’est, ils en ont et ils pensent que c’est un malaise vagal qui se soigne avec du calcium ! Ce sont des sujets qui m’ont touché et ce, pendant toute mon enfance, ce qui est bien marquant. Donc, je pense qu’il faut en parler, que ceux qui sont comme moi se reconnaissent et que les autres se disent, ça peut être ça aussi. Mais en aucun cas, ça m’aide ou ça m’enfonce de faire un livre, c’est juste de rendre compte. Le fait de faire un livre, c’est important parce que c’est un langage. J’ai du mal à m’exprimer verbalement donc je m’exprime par le livre.

-Merci beaucoup parce que pour moi, vos livres ont été importants par rapport à la découverte de cette pathologie là.

-Tu sais, le plus grand nombre de choses dont on m’a parlé sur Le Combat ordinaire, c’est des crises d’angoisse. Alors que ça n’arrive que trois ou quatre fois dans les quatre tomes. Et c’est la chose dont on m’a le plus parlé ! ça montre bien qu’il y a un truc avec ce symptôme qui est mystérieux encore.

-Oui, mais c’est super puissant dans Le Combat ordinaire !

-Pourtant ce ne sont que quatre cases ! Mais ce sont celles qui ont le plus marqué les gens, ce qui montre qu’il y a un manque d’informations là-dessus et qu’on ne traite jamais ce sujet ni en film ni en livre. Je me rappelle avoir été fasciné par la série les Soprano, parce que dès les premiers épisodes, le mafieux fait des crises d’angoisse. Je me suis dit enfin on en parle, je vois ça à la télé. Je trouvais que c’était bien, que c’était un sujet qu’on ne voyait nulle part !

-Tu vas te reposer après Blast ?

-Mon but après Blast, c’est de refaire de l’humour, ça fait bien longtemps que je n’ai pas fait d’humour tout seul. Je me lancerai dans un truc d’humour, soit un gros one shot soit une petite série. Ce n’est pas tant que ce soit reposant, c’est que ça me reposera des préoccupations de Blast. Mais en fait, me reposer, non, je ne sais faire que ça, de la bande dessinée, je me fais chier quand je me repose !

-Tu écoutes beaucoup de musique en travaillant. Est-ce que ça change ta façon de travailler ?

-Je vis dans une période affreuse car je vieillis comme tout un chacun et j’atteins maintenant un âge canonique… et je me suis aperçu récemment que, quand j’écoutais de la musique, je l’écoutais vraiment, je n’arrivais plus à en mettre en fond sonore, alors qu’avant je travaillais constamment en musique. Et c’est vrai que vu ce que j’écoute en plus, c’est assez rapide, assez violent, du coup ça influençait mes dessins, ça influençait même l’envie d’aller vite, l’envie pas de bâcler mais de laisser passer quelques accidents. Et puis en vieillissant, je me suis dit, faut que je m’améliore ! Y a pas moyen, faut être concentré et dès que j’écoute de la musique, ça me déconcentre. Donc maintenant, soit je dessine dans le plus grand silence soit je m’assois dans un fauteuil et j’écoute un album ! sans bouger, sans rien faire, d’un bout à l’autre ! C’est vrai qu’avant la musique m’influençait dans mon dessin, et que mes dessins ressemblent à la musique que j’écoute ! Mais à présent je ne mélange plus !

-Une question qui m’intéresse vachement, qu’est-ce que vous avez suivi comme études pour devenir dessinateur de bande dessinée ?

-Je vais te raconter ma vie car je sens que tu es avide !!! Alors, j’arrive en sixième en étant vraiment pas un bon élève et là, je rencontre un professeur de dessin qui repère en classe qu’on est 4 ou5 à aimer ça, le dessin et il nous propose gratuitement de nous donner des cours tous les mardi pour qu’on prépare les concours des grandes écoles. On fait ça pendant 4 ans et en échange, il nous demandait de bien travailler, d’avoir la moyenne partout. Il était pas con ! Donc, il nous faisait travailler vraiment le dessin, on a appris tout ce qu’il fallait pour présenter les concours, les ellipses, les perspectives, tout ce qu’on apprend pas normalement à l’école…Et j’ai réussi à tenir la moyenne dans les autres matières comme il nous l’avait demandé, je ne sais par quel miracle. Je me suis présenté au lycée de Sèvres pour préparer un bac F12 c'est-à-dire pratiquement que des arts graphiques, du dessin technique au dessin de nu, en passant par la poterie et la tapisserie ! Après j’ai fait les Arts appliqués, soit 5 ans d’école purement de dessin et j’ai appris là-dedans des choses incroyables en particulier l’histoire de l’art qui est un domaine très important. Il faut apprendre, c’est possible d’apprendre tout seul aussi. Moi, j’ai eu la chance de rencontrer ce prof qui nous a mis sur la voie des écoles spécialisées en dessin. Donc après le bac F12, un BTS communication visuelle, option image de communication. En fait, ça m’a fait aimer l’école ! Tu enchainais un cours de photo sur un cours de nu, après un cours de dessin technique… c’était le paradis ! Il faut se plonger à fond dans ces études, c’est un autre monde que celui de l’école habituelle, c’est génial !

-Mais alors comment vous est venu le gout de la bande dessinée ?

-Je fais de la bande dessinée depuis petit parce que je m’ennuyais et que ça me permettait de m’exprimer. Je dessinais tout le temps, c’était une vraie passion ! Ensuite la technique, je l’ai apprise à l’école. Les codes, je les connaissais à fond et d’ailleurs j’ai du mal à croire qu’on puisse apprendre la bande dessinée. Avec mon frère, on ne lisait rien d’autre que de la bande dessinée, ma mère nous prenait à la bibliothèque des bandes dessinées et ça, on les lisait ! En fait, j’ai appris à lire avec la bande dessinée. Pour devenir écrivain, il faut avoir lu. L’école, ça aide pour plein de connaissances, mais le noyau dur de l’envie, il ne se trouve pas à l’école !

-Que sont devenues toutes les bandes dessinées de votre enfance ?

-Elles ont été jetées à la poubelle ! Mon truc, c’est qu’au bout d’un an ou deux, je renie tout ce que j’ai fait et je jette tout ! Maintenant, c’est compliqué, car je sais que certains dessins ont une valeur marchande… !!! Le but au début, c’était de passer le temps, passer une heure à penser à autre chose que la peur de la vie, pas de faire un livre ou de les garder !

-Pourquoi gardes-tu alors les dessins de tes enfants ?

-Parce qu’ils sont magnifiques ! Et que je suis incapable de faire ça ! C’est ce que j’aimerais… enfin, il y a eu un moment où j’aurais bien voulu être peintre, sauf qu’il se trouve que je suis une merde en peinture, j’ai donc pas pu. J’ai eu l’occasion de travailler dans un hôpital psychiatrique et d’observer les dessins des malades et c’est aussi passionnant que ceux des enfants. Ce sont des dessins qui n’ont pas de codes. J’ai arrêté de collectionner les dessins de mes enfants à partir du moment où ils ont commencé à représenter quelque chose de très visuel et de très commun à tous les enfants. A partir du moment où ils font une tête ronde avec un sourire, c’est fini ! Ils apprennent à dessiner, c’est très bien, c’est dans le développement, mais pour moi, l’intérêt graphique est perdu ! J’ai une commode entière de leurs dessins, car je suis incapable de faire ça. Moi, j’ai des tics de dessins dont je ne peux pas me défaire, après 40 ans de dessin, c’est impossible ! Même si je me vide le crâne, ma main a pris des tournants, elle sait faire un beau trait et cette conne de main, je lui dis fais un moche trait, elle fait toujours un beau trait !

-Et bien t’as qu’à dessiner avec la main gauche !

-Et bien figure toi que je l’ai fait dans certaines cases de Blast ! Pour provoquer l’accident ! Regarde par exemple page 133, case deux, le décor est fait à la main gauche. Il y a plein de buissons que j’ai faits à la main gauche, parce qu’avec la main droite au bout de 15 pages, ils étaient toujours pareils ! Tu dessines une herbe avec la main droite, le problème, c’est que c’est toujours la même herbe ! Avec la main gauche, c’est une autre herbe ! C’est comme si tu imitais la variété de la nature ! Qu’est-ce qui est beau dans un trait ? C’est l’accident, ce n’est pas qu’il soit parfait. J’avais auparavant commencé à prendre le stylo différemment, d’une façon que je ne maîtrise pas, exprès. Quand j’ai commencé à m’habituer à ça, je suis passé à la main gauche. L’idéal serait que le trait soit un accident presque tout le temps ! Quand on devient trop bon dans un geste, il faut l’abandonner… à moins de vouloir en faire un fond de commerce !

-Et de la part de vos parents par rapport au dessin, vous avez eu un soutien ou une indifférence ? Comment ça s’est passé ?

-Et bien, le même prof qui nous a donnés des cours gratuits en échange de nos bonnes notes en maths, il convoquait nos parents. Il a fait aux miens un truc extraordinaire. Quand j’ai dit à mes parents que je voulais faire du dessin… Pour eux le dessin, c’était Van Gogh. Ils se sont dit, il va crever la dalle comme tout parent normalement constitué quand leur enfant leur annonce qu’il veut être chanteur ou je ne sais pas quoi. Donc, ce prof a eu mes parents en face de lui, assez réticents. Il a pris son stylo, un beau stylo plume, il l’a démonté et il a bien posé devant lui tous les composants, au moins une dizaine de pièces. Et il a dit à mes parents : regardez, chaque pièce a été dessinée à la main, à l’époque, il n’ya avait pas d’ordi. Puis après il a étendu la démonstration à l’immeuble, et puis il s’est mis à énumérer le nombre incroyable de corps de métiers où on utilise le dessin et évidemment pas dans le sens artistique du terme. Mes parents sont sortis de là absolument convaincus qu’il ya aurait des débouchés. En plus, c’était les années 80, l’explosion de la pub et de ces conneries-là, bref du boulot à la pelle pour tous les mecs qui dessinaient. Cet entretien là a été décisif, mes parents ont dit OK ! Ce prof é été extraordinaire pour vulgariser une idée difficile à exprimer, que tout est dessiné à un moment, j’ai trouvé ça beau ! Mes parents et ceux des trois autres qui étaient avec moi ont tous étaient d’accord alors qu’ils étaient plutôt réticents. C’est une belle manière d’amener à comprendre que lorsqu’on pense dessin, il ne faut pas penser que Van Gogh et art, mais architecture, design d’intérieur… Je regrette de ne pas l’avoir plus remercié ce prof car il est mort ensuite assez vite mais il a fait beaucoup pour moi.

-Que sont devenus vos amis ?

-Beaucoup sont dans la pub. Quasiment tous ceux qui ont été aux Arts appliqués avec moi sont restés dans le domaine de la publicité, illustrateur ou concepteur de campagne et font des métiers pourris parce que c’est un métier pourri la pub ! Ca paye bien mais c’est pourri ! Moi, je n’avais pas envie de faire ça, dès le début !

-Alors pour la sortie du dernier Blast, tu reviendras au Mans ?

-Deux paramètres importants à connaître : mon attaché de presse Hélène Werlé qui est une femme de toute beauté-ce qui ne gâche rien-et qui est vachement sympa et moi-même, nous aimons beaucoup ce que fait cet homme là (il désigne Samuel, notre libraire préféré). Il y a quelque temps, on était passé à l’abbaye de l’Epau, un très beau bâtiment qui était rempli pour l’occasion. Peut être certains étaient là ? Et je me suis dit qu’on fêterait la fin de Blast ici. La première fois c’était génial, et là vous êtes venu en masse ! Il faut vraiment que je revienne ! Merci à vous !